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 LA RÉGULATION DES NAISSANCES

(Yves Ferroul, paru dans Médecin et médecine, Champion, 1997)


Les médecins sont concernés dans leur pratique par la régulation des naissances puisqu'on les consulte pour des problèmes de contraception et d'interruption de grossesses.

Les moyens d'action qui ont été historiquement à la disposition des thérapeutes comme de l'ensemble de la population permettaient d'intervenir avant, pendant ou après la grossesse, c'est-à-dire qu'ils consistaient soit à prévenir la grossesse, soit à l'interrompre si elle avait débuté, soit à éliminer l'enfant après la  naissance.


I. Après la naissance : infanticide et abandon.


            La pratique de l'infanticide est retrouvée dans l'histoire de la quasi totalité des sociétés. Le comportement animal nous montre que les membres handicapés du groupe éprouvent des difficultés à devenir autonomes dans la quête de nourriture, sont très facilement la proie des prédateurs, mais aussi mettent en danger leurs congénères, notamment en attirant l'attention de ces prédateurs ; et que la survie du groupe, de l'espèce, demande le minimum de prise de risque, donc l'abandon de celui par qui le danger peut survenir. On peut penser qu'il en a été de même dans les groupes humains primitifs, dont la subsistance et la sécurité étaient très précaires.

En tout cas les sociétés historiques se donnent le droit de choisir le nombre et la qualité des petits dont le groupe accepte de se charger. Dans l'Antiquité, l'infanticide est ainsi une pratique générale, et l'historien romain Tacite (55-120 ap. J.-C.) trouvera bizarres les habitudes des juifs : « Ils ne tuent pas leurs enfants en surnombre comme tous les peuples raisonnables le font ».


            Chez les Grecs, le groupe social qui a le pouvoir de base est la famille : c'est donc à ce niveau familial que la décision de garder ou d'éliminer un nouveau-né est prise. L'enfant est soit directement tué, soit abandonné dans un lieu désert, remis au destin en quelque sorte ; l'abandon dans un lieu où d'autres pourront le recueillir (ou « exposition », pratique que seule la ville de Thèbes semble ne pas avoir mise en œuvre) existe aussi, les motivations de ceux qui sauvent les enfants étant diverses : avoir un enfant pour régler un problème de stérilité, ou pour le dresser à la mendicité, à la prostitution, à être un « phénomène de foire ». A Sparte, la cité a réduit la marge de liberté des citoyens, et les décisions sont prises à son niveau : c'est devant le Conseil des Anciens que les parents doivent présenter l'enfant, et c'est ce Conseil qui décide de son sort, le nouveau-né condamné étant abandonné dans la nature.

Hippocrate et les médecins de l'époque classique sont parfaitement d'accord avec les coutumes de leurs cités et confirment qu'il « faut savoir quels enfants il convient d'élever ».

Platon, dans La République (V, 460a), ouvrage où il essaie de définir la cité idéale, donne des précisions sur les raisons du choix :


Il faut rendre les rapports très fréquents entre les hommes et les femmes d'élite, et très rares au contraire entre les sujets inférieurs de l'un et de l'autre sexe ; de plus, il faut élever les enfants des premiers et non ceux des seconds, si l'on veut que le troupeau atteigne à la plus haute perfection...


Dans ce fantasme qui préfigure les centres de reproduction nazis ou les fécondations avec du sperme de lauréats de prix Nobel, il privilégie les « jeunes gens qui se seront signalés à la guerre ou ailleurs » comme géniteurs de choix. Aristote propose, dans le même esprit : « Pour ce qui est des enfants à élever et de ceux à exposer, qu'une loi interdise de nourrir tout être difforme » (Politique, H 16. 1335b 19).

            Les Romains ont des clans familiaux puissants, et c'est au niveau de la « gens » que la décision doit être prise. Après la naissance, le pater familias a quelques jours pour décider de garder ou non un nouveau-né. Sénèque, au Ier siècle de notre ère, réfléchissant sur la colère et la maîtrise de soi, expliquera que noyer un enfant débile ou monstrueux n'est pas un acte passionnel mais un acte de raison (De Ira, I, 15, 2).

Le médecin grec Soranos, qui a exercé à Rome sous les empereurs Trajan et Hadrien (98-117), est un bon témoin des pratiques de son temps. Il est très attentif à la « délicatesse » du bébé, à tout ce qui peut adoucir le choc de la naissance et du changement de milieu (mains douces de la sage-femme, température tiède de la pièce, eau tiède pour le bain) mais n'en pose pas moins, dans son ouvrage sur les Maladies des Femmes, le problème du choix de le garder ou non :


La sage-femme, après avoir reçu le nouveau-né, le posera d'abord à terre après avoir regardé si c'est un garçon ou une fille... Qu'elle se rende compte ensuite si l'enfant vaut ou non la peine qu'on l'élève : elle jugera qu'il est naturellement apte à être élevé d'après la bonne santé de l'accouchée pendant la durée de sa grossesse ; en effet les maladies -et spécialement celles du corps- lèsent aussi le fœtus et ébranlent les fondements mêmes de la vie en lui. En second lieu elle notera s'il a été mis au monde au moment convenable, au mieux le neuvième mois, (...) et au plus tôt le septième. Ensuite elle vérifiera que posé à terre le nouveau-né s'est tout de suite mis à vagir avec la vigueur convenable : quand un enfant reste longtemps sans pleurer, ou vagit de façon insolite, on peut soupçonner que son état est dû à quelque circonstance défavorable. Elle s'assurera de la bonne constitution de toutes ses parties, de ses membres et des organes des sens, de la libre ouverture des orifices, -oreilles, narines, pharynx, urètre, anus- ; les mouvements naturels de chaque partie du corps ne devront être ni paresseux ni trop lâches, les articulations devront fléchir et s'ouvrir, avoir la taille, la conformation et toute la sensibilité désirables... (II, 5).

Après la section du cordon, la plupart des Barbares, -par exemple les Germains et les Scythes-, et même certains Grecs, plongent le nouveau-né dans l'eau froide pour l'endurcir, et afin que celui qui ne supporte pas le refroidissement mais devient livide ou est pris de spasmes périsse comme ne méritant pas d'être élevé. Quelques-uns baignent l'enfant au vin mêlé de saumure, d'autres au vin pur... Nous réprouvons chacune de ces pratiques : le froid, en raison de la forte et brutale condensation qu'il cause et que le nouveau-né ignorait, lèse tout en lui ; le mal qui en résulte ne se manifeste pas chez les plus résistants, mais se trahit chez les êtres sensibles par les apoplexies et les convulsions qui les saisissent ; or il n'est pas vrai de dire que celui qui n'a pas supporté le mal ne pouvait pas vivre s'il ne l'avait pas connu ; de plus, les sujets résistants eux-mêmes seront plus aisés à élever s'ils ne subissent aucune lésion à ce moment-là. (...) Quant au vin, ses émanations frappent les sens et engourdissent... (II, 6).


Ces dernières recommandations de Soranos montrent qu'un changement d'état d'esprit s'opère petit à petit dans les mentalités des hommes de l'Antiquité, et que les raisons d'éliminer un enfant sont remises en cause : des enfants « qui ne sont pas absolument parfaits » sont tout de même déclarés acceptables par des médecins comme Rufus (fin du premier siècle) ou Galien (131-201) ; les malformations génitales ou celles des mains et des pieds, qui étaient inacceptables antérieurement, finissent par être supportées (hermaphrodisme) ou opérées (polydactylie). Cette évolution de la sensibilité, jointe à une perte de pouvoir des clans familiaux puisque les empereurs sont des dictateurs, entraînera le transfert au pouvoir central des décisions vitales. En 318  le père ne peut plus tuer l'enfant adulte coupable de crime, en 374 l'élimination des nouveau-nés devient un meurtre. « Il est vrai qu'il reste la possibilité d'exposer l'enfant qui ne convient pas, et les Romains s'étonneront toujours que certains peuples élèvent eux-mêmes tous leurs enfants : ainsi les Germains (Tacite, Germanie, 19,6), les Egyptiens (Tacite, Histoire, V, 5-6 ou Diodore de Sicile, I, 80, 3) et les juifs (Diodore de Sicile, XL, 3, 8) » (note 99 de l'édition de Soranos, II).

Mais il est évident que si les pratiques ont fait évoluer le droit, l'infanticide restera pourtant longtemps un recours dans des situations problématiques individuelles, et ce jusqu'à nos jours, même si les faits se raréfient. Charlemagne devra renouveler la condamnation, d'autant que son empire intègre des peuples qui n'étaient pas romanisés et où l'infanticide était la coutume. Dans le monde musulman, la sourate XVII, 33 du Coran stipule « Que la crainte de l'indigence ne vous fasse pas tuer vos enfants. Nous fournirons à leurs besoins et aux vôtres. Cette action est un attentat horrible », prouvant que le comportement existait dans la société bédouine du VIIè siècle, mais que la sensibilité était en train de changer.

En France, la difficulté de la preuve, s'agissant d'un comportement privé, et la facilité de l'argument d'un enfant mort-né, aboutiront à l'édit de 1556 qui impose aux femmes de déclarer leur grossesse et d'accoucher en présence d'un témoin. Toute femme ayant accouché clandestinement d'un bébé déclaré mort-né était automatiquement déclarée coupable, et un très grand nombre furent exécutées.

Les nouvelles mœurs amèneront les personnes concernées à remplacer plus systématiquement l'infanticide par l'exposition de l'enfant. Cette pratique s'appliquera à un nombre très important d'individus, entraînant les organisations charitables à s'intéresser au problème : les églises et les monastères du Moyen Age et de l'époque classique ont à leur porte des niches afin de recueillir les bébés abandonnés, des ordres se créent pour répondre à l'urgence, comme celui que fonde Vincent de Paul. A la fin du XIXè siècle on comptera encore 93 000 enfants abandonnés en 1875 par exemple. De nos jours, les naissances sous X permettent toujours cet abandon.


Un des infanticides particuliers est celui qui sélectionne les enfants selon le sexe. On sait qu'aujourd'hui l'infanticide des fillettes est encore pratiqué dans des pays comme l'Inde et la Chine. En Chine, c'est dès le IIIe millénaire avant notre ère que des textes impériaux parlent de l'infanticide, étayant la grande ancienneté de cette pratique. En Inde, les colonisateurs anglais se trouvèrent confrontés à la même puissance des usages. Quand, en 1807, un officier anglais intervient à ce sujet, il s'attire la réponse du maharadjah local : « J'ai bien reçu votre lettre, Monsieur, dans laquelle il est écrit d'élever et de protéger nos filles : mais depuis des temps immémoriaux mon peuple n'a jamais élevé ses filles, ce ne peut donc pas être le cas maintenant », car ce peuple indien éliminait toutes les fillettes, et allait chercher chez les peuples voisins les femmes à épouser (cité par Rozenbaum).


II. Pendant la grossesse : l'avortement.


            L'avortement se retrouve dans toutes les sociétés et quelle que soit l'époque considérée. Il se pratique par absorption orale de substances diverses, par introduction vaginale de tampons, ovules ou pessaires variés, ou par manœuvres intra-utérines. A la différence de l'infanticide qui relevait du groupe social organisé, l'avortement a été laissé par les sociétés dans la sphère du privé. Les pénitentiels médiévaux, recueils de recommandations aux confesseurs, en font une faute morale, mais dont la peine est comparable à celle due pour avoir provoqué accidentellement la mort, ou même bien inférieure à celle qu'encourent des époux ayant eu des relations « sodomites ». Certains pénitentiels précisent « Mais il y a une grande différence entre la femme pauvre qui a tué son enfant parce qu'elle ne pouvait pas le nourrir et la dévergondée qui tue pour cacher son crime ».

C'est au XIXè siècle que les sociétés occidentales commencent à prendre des mesures de réglementation de l'avortement, et à le considérer comme un crime aux yeux de la loi civile. La corrélation entre la progression de ces mesures et l'émergence des mouvements de revendication féminine dans le monde anglo-saxon d'abord, en Europe continentale ensuite, conduit à expliquer le changement par la volonté des hommes, qui ont sans partage le pouvoir économique et politique, d'assujettir les femmes à la maternité afin de les enfermer dans leurs foyers, et, ainsi, de rendre impossible toute évolution de leur sort. En tout cas, les raisons mises alors en avant (la baisse de la natalité) n'ont reçu aucune confirmation statistique. L'exemple américain est éclairant :


En 1800, l'avortement est autorisé dans tous les Etats, et l'opinion publique n'y trouve rien à redire. Il ne devient un enjeu de bataille qu'au milieu du siècle, après l'apparition du mouvement des femmes, lorsque les militantes réclament une aide tout à fait élémentaire à la « maternité volontaire » en proposant que les femmes puissent parfois refuser les relations sexuelles pour raison de santé. Médecins, législateurs, journalistes et prêtres ripostent alors par une campagne beaucoup plus extrémiste contre toutes les formes de contrôle des naissances. Le New York Times publie soudain une avalanche d'articles qui font de l'avortement « le mal du siècle ». L'Association des médecins américains -qui démarre à l'époque et tente d'accéder à la notoriété en évinçant de la profession les sages-femmes et les « faiseuses d'anges »- lance soudain une attaque massive contre cette pratique qualifiée de « criminelle » et « d'irresponsable » (...) A la fin du XIXè siècle, cette revanche sur le droit des femmes à procréer librement se solde par une interdiction nationale de diffuser tous les moyens contraceptifs (qui se prolongera durant une bonne partie du XXè siècle) et par une interdiction de l'avortement dans tous les Etats (sauf pour sauver la vie de la mère). Cette réaction brutale aux modestes efforts des femmes pour contrôler leur fertilité était sans doute inévitable car leur inspiration à s'instruire, à travailler, à s'affirmer, a toujours dépendu de leur liberté de choisir le nombre et le moment de leurs grossesses (Faludi, 579-580).


L'avortement est aussi un domaine où l'éthique médicale est parfois oubliée par des praticiens obnubilés par leurs convictions personnelles, et le « je m'abstiendrai de tout mal » envers les patients du serment historique d'Hippocrate ou le « je ne me permettrai pas que des considérations de religion ... viennent s'interposer entre mon devoir et mon patient » du serment contemporain sont alors bafoués. Le témoignage du docteur Lagroua Weill-Hallé, mère de trois enfants, rejoint celui de nombreuses personnes, connues (Gisèle Halimi, La cause des femmes) ou anonymes (par exemple citées par Marcelle Auclair, Le livre noir de l'avortement, Fayard, 1962) : lors de son premier stage en chirurgie, elle voit, attachée à la table d'opérations, une femme que l'on est en train de cureter et qui, les yeux exorbités, se tord de douleur. On lui explique que la patiente n'est pas anesthésiée pour que « cela lui ôte l'envie de recommencer » (La grand-peur d'aimer, 1962). Aujourd'hui des médecins donnent volontairement des doses exagérées de « pilule du lendemain » pour que les femmes souffrent beaucoup et perdent aussi « l'envie de recommencer » ...


Dans l'Antiquité, les médecins grecs adoptent une attitude qui étonne quand on connaît leur point de vue sur l'infanticide. Alors que tous se posent la question de l'enfant à garder ou pas après sa naissance, ils sont moins empressés à intervenir pendant la grossesse. Mais les ambiguïtés sont nombreuses. Ainsi le fameux serment attribué à Hippocrate comporte, à peu près en son milieu, l'affirmation : « je ne remettrai à aucune femme un pessaire abortif », liée à celle de ne remettre à personne du poison, donc qui semble ne pas viser seulement un des moyens d'avorter mais l'ensemble des moyens abortifs que peut prescrire le médecin ; alors que le même Hippocrate recommande l'emploi du saut avec coup de talon aux fesses pour favoriser l'expulsion. Pourtant le médecin est toujours consulté autant pour des problèmes de fécondité que pour des motifs de régulation des naissances, et les textes médicaux peuvent être lus de deux façons quand ils parlent de tous les procédés à mettre en œuvre pour obtenir une grossesse et la mener à terme : si l'on a un objectif de fécondité, il faut suivre leurs indications, mais si l'objectif est de ne pas avoir d'enfant, il suffit de ne pas suivre les recommandations, ou de faire leur contraire.

Dans le monde romain l'avortement n'est pas légal mais n'est pas interdit, et les données du problème son toujours les mêmes. L'ouvrage de Soranos déjà cité nous en donne le témoignage :


Il s'est élevé un différend (entre les médecins) : certains rejettent les abortifs en prenant à témoin Hippocrate qui dit : « Je ne donnerai d'abortif à aucune femme », et parce que le propre de la médecine est de protéger et de sauvegarder ce à quoi la nature donne vie ; les autres introduisent une distinction en la matière, c'est-à-dire qu'ils refusent l'avortement lorsqu'une femme veut faire disparaître le fœtus à la suite d'un adultère ou pour préserver sa beauté, mais l'autorisent quand il vise à éliminer un danger qui plane sur l'accouchement, parce que la matrice, trop petite, ne peut supporter la venue à terme, ou parce qu'elle porte à l'orifice des indurations et des fistules, ou encore parce qu'une situation de ce type menace (I, 20).


Refus strict de tout avortement, ou avortement acceptable pour raisons médicales, le débat était déjà engagé. Mais une fois les principes affirmés, le médecin semble se conformer à la demande des patients, et donne  pour avorter des conseils qui vont des moyens passifs aux moyens actifs afin de « décrocher » l'enfant, comme les secousses, les injections de produits locaux, l'ingestion de produits généraux, les traitements de choc :


Si la conception s'est produite, la femme doit d'abord pendant trente jours faire le contraire de ce qui a été dit plus haut (au chapitre des recommandations pour être enceinte et mener à bout la grossesse). Afin de détacher l'embryon, elle se livrera à des mouvements violents, effectuant des marches énergiques, se faisant ballotter en voiture attelée ; elle devra aussi sauter énergiquement, porter des poids trop lourds pour elle, user de décoctions diurétiques propres à amener aussi les règles ; elle évacuera son intestin, le lavera avec des clystères assez irritants ; avec de l'huile douce chaude, elle fera tantôt des injections, tantôt des onctions et massages vigoureux sur tout le corps, et spécialement sur la région du pubis, du ventre et du bassin ; elle prendra des bains quotidiens dans de l'eau douce point trop chaude, en s'attardant dans le bain ; elle boira un peu de vin avant les repas et mangera des mets irritants...

Si la semence ne se détache pas sous l'effet de ces produits, il faut en venir aux abortifs puissants, mais pas au hasard ni au petit bonheur : toute destruction d'embryon est en effet dangereuse, surtout lorsque la femme se trouve être en bonne santé...

La femme qui a l'intention d'avorter doit, pendant les deux ou trois jours qui précèdent, prendre des bains fréquents, manger peu, utiliser des tampons émollients, s'abstenir de vin, puis faire pratiquer sur elle une saignée abondante.

Car (selon Hippocrate) « une femme enceinte que l'on saigne avorte »...

Après la saignée, il faut se soumettre aux cahots d'une voiture, car l'agitation a un effet plus violent si elle affecte des organes préalablement affaiblis. Il faut aussi user de tampons émollients... Si une femme réagit mal à la saignée et tombe en faiblesse, il faut commencer par relâcher les régions intéressées par des bains de siège, des bains généraux, des tampons émollients, faire boire de l'eau, mettre à la diète légère, donner des laxatifs et un clystère émollient ; après quoi on lui appliquera un tampon imprégné d'abortifs. On choisira parmi ces derniers ceux qui n'irritent pas trop...

On évitera aussi de détacher l'embryon au moyen d'un instrument tranchant, ce qui risque de léser une région proche (I,20).


Ce dernier mode d'avortement était en effet souvent pratiqué, et l'on a retrouvé, dans des fouilles gallo-romaines, en Belgique, « encore en place dans le squelette de la jeune femme, un dispositif intra-utérin pointu, en os, probablement responsable de sa mort », ancêtre, au début du premier millénaire, des « aiguilles à tricoter » de la fin du deuxième millénaire. Pour Rhazès, vers 900, si la semence s'est fixée, « il n'y a pas d'autre solution que d'insérer dans l'utérus un stylet ou une tige coupée en forme de stylet », et c'est alors la racine de mauve qui convient le mieux. Il est préférable d'attacher par un fil une extrémité du stylet à la cuisse afin qu'il ne puisse pénétrer plus avant. D'ailleurs « certains tordent du papier en forme de stylet et l'attachent ensuite solidement avec une soie enduite de gingembre dissous dans l'eau. Ils laissent cela sécher et l'insèrent ensuite dans l'utérus. S'il n'y a pas de succès, ils le retirent et en insèrent un autre, jusqu'à ce que la menstruation apparaisse et que la femme soit nettoyée ». L'usage simultané de drogues par voies externe ou interne lui paraît souvent efficace (d'après Pecker, 246).

Par ailleurs, on trouvera encore au XXè siècle dans des ouvrages médicaux que pour être enceinte la femme « devra simplement se tenir tranquille quelque temps après la jouissance, sur son lit, autant que possible les jambes croisées. Tout mouvement violent qui suit immédiatement le coït, surtout le saut, l'ascension, la marche, l'évacuation de l'urine, la selle, a des effets désastreux et empêche presque certainement la conception, comme l'a enseigné l'expérience. Les mouvements violents, comme la danse, le saut, etc., sont encore en état, quelques jours après la conception, de l'anéantir. Ainsi plus d'un bal, fêté dans les huit premiers jours, ou plus, après le mariage, a détruit l'espérance joyeuse de femmes trompées à leur insu et ne sachant peut-être encore rien » (Bilz, La médication naturelle).


La continuelle coïncidence entre les conseils de fécondité et les conseils de régulation des naissances pose un problème à l'historien, les femmes semblant avoir de tout temps voulu réguler elles-mêmes leur fécondité, en tenant compte à leur manière des injonctions morales, religieuses ou légales.



III. Avant la grossesse : la contraception.


            1. Le comportement pendant l'acte :

A partir du moment où certains comportements sont considérés comme ayant une conséquence positive sur la fécondité, voire comme étant indispensables pour qu'il y ait grossesse, adopter les attitudes contraires sera recherché par ceux qui veulent éviter une naissance. Longtemps la fécondation a été imaginée comme résultant du mélange de la semence femelle et de la semence mâle. Il faut donc réaliser trois conditions pour qu'il y ait grossesse : que l'homme et la femme émettent tous deux leur semence, que ces semences soient mélangées, et que le mélange soit gardé par la matrice.

- Ne pas jouir : la femme est censée émettre sa semence de la même façon que l'homme, c'est-à-dire en jouissant. Les femmes grecques profitaient de cette conviction pour réclamer leur orgasme à leur mari s'il voulait une progéniture. Les théologiens moralistes chrétiens jusqu'à l'époque moderne affirmeront que, le rapport ayant comme but la procréation, la femme se devait de jouir : leurs manuels examinent les différentes éventualités et estiment qu'en évitant d'émettre sa semence (en clair, de jouir) la femme évite ou diminue les chances de conception, donc qu'elle commet une faute, péché mortel pour certains, péché grave pour d'autres. Et si le mari n'est pas à même de procurer cette jouissance à sa femme, celle-ci peut y parvenir en se caressant elle-même lorsque son mari s'est retiré d'elle. Dans ces conditions ne pas jouir, ou refuser de jouir, c'est éviter la grossesse : et jusqu'au XXè siècle des femmes seront toutes surprises d'être enceintes alors qu'elles n'avaient pas joui. Un médecin écrira encore en 1966, dans un traité de sexualité : « l'orgasme n'est pas absolument indispensable pour la fécondation ; l'expérience le prouve, quoique les cas de fécondation sans orgasme soient assez rares » (Hornstein, 180).

- Ne pas bouger : le mélange ne pourra alors pas se faire. Mais un renversement se produit. La passivité « contraceptive » deviendra signe de moralité au XIXè siècle où l'on n'imagine pas qu'une femme honnête puisse demander pour elle ce genre de gratification qu'est la jouissance. Bouger serait rechercher le plaisir, prouverait une grande lubricité. La femme idéale devient passive, et l'on trouve une justification médicale en avançant que les mouvements sont néfastes à la fixation de la semence : la femme frigide conçoit plus aisément car elle retient mieux la semence qu'une épouse en délire.

- Ne pas renverser le vase : l'utérus est imaginé comme le récipient dans lequel s'opère le mélange des semences. Il faut donc tenir ce récipient droit pour que le mélange y demeure. Dès le XIè siècle les médecins soulèvent le problème, donnant un argument « scientifique » aux théologiens prônant la position de la femme sous l'homme comme la seule conforme à la nature. Au XVIIIè siècle, un chirurgien écrira :


Je n'entends pas conseiller aux époux ces postures inventées par le libertinage et capables de causer la stérilité...

Toute posture qui tend à écarter de la jouissance les fruits qu'on a lieu d'en espérer est contraire aux lois naturelles...

La femme qui, loin d'attendre mollement entre les bras de son mari les caresses dont il va la combler, s'élance au-dessus des plaisirs, en saisissant une place qui ne lui est pas destinée, trouble l'ordre des choses. (De Lignac)


            2. Le refus de l'acte : l'abstinence.

Les plus anciennes références à l'abstinence sexuelle viennent des textes religieux régissant les périodes pendant lesquelles les fidèles ne doivent pas avoir de rapports pour des raisons de pureté rituelle. Il ne s'agit pas de contraception, mais les conséquences de ces comportements sur la fécondité existent.

Dans la Bible, le livre du Lévitique, texte à caractère nettement législatif, énumère les prescriptions :


Lorsqu'une femme a un écoulement de sang (...) elle restera pendant sept jours dans l'impureté de ses règles (XV, 19).

Si un homme couche avec elle, l'impureté de ses règles l'atteindra. Il sera impur pendant sept jours (XV, 24).

Si une femme est enceinte et enfante un garçon, elle sera impure pendant sept jours comme elle est impure au temps de ses règles (XII,2).


Pour ne pas devenir impur par contagion, l'homme doit donc s'abstenir de rapports pendant les règles et les huit jours qui suivent, pendant une semaine et trente trois jours après la naissance d'un garçon, pendant deux semaines et soixante-dix jours si c'est une fille.

Les Grecs et les Romains jusqu'au premier siècle ne semblent pas réfléchir à l'abstinence comme méthode de contraception. C'est seulement au IIè siècle de notre ère que l'on voit se généraliser dans la classe dirigeante de l'empire une morale païenne de l'ascétisme. Elle est un dandysme, une élégance d'aristocrates, la seule prouesse individuelle qui demeure possible dans une société où le pouvoir socio-politique est confisqué par des empereurs tyrans et qui devient moralisante. Dans la ligne de la réflexion des philosophes stoïciens, la pratique des rapports limités à la fécondation de l'épouse légitime, dans la première partie du cycle menstruel, est érigée en norme. Les médecins emboîtent le mouvement et sont de plus en plus nombreux pour dire que la continence est souhaitable. L'évolution des mœurs vers cette « sexualité de reproduction » est achevée vers 200 (A. Rousselle). La religion chrétienne n'aura pas de mal à s'agréger une telle moralité païenne.

Soranos étudie aussi le meilleur moment pour les rapports en vue de la conception :


L'époque du commencement des règles est à rejeter en raison de la tension générale qui y règne ; celle où l'écoulement atteint son maximum après avoir augmenté d'intensité est aussi à déconseiller, parce que cet écoulement dilue le semence et l'expulse en même temps que la masse du sang excrété (...). Donc la seule période favorable est celle de la cessation des règles... (I, 12).


 Saint Augustin (354-430) est un bon exemple de la pratique de l'abstinence : fils de famille, il vit en concubinage de l'âge de seize ans à vingt neuf ans, et ne peut théoriquement pas se permettre d'avoir un enfant avec cette femme inférieure socialement. Il pratiquera pendant toutes ces années de vie commune une abstinence périodique lors de la période qui suit les règles, et la méthode s'avère efficace puisque le couple n'a qu'un enfant en treize ans.


C'est seulement au xxe siècle que la méthode d'abstinence périodique commence à s'appuyer sur une connaissance sérieuse du moment de l'ovulation. Vers 1930 le docteur japonais Ogino propose un calcul du jour de l'ovulation à partir des règles, la situant entre le seizième et le douzième jour avant les règles. L'échec de la méthode, fort important, est dû à l'irrégularité des cycles qui ne permet pas une prévision sûre. Le médecin autrichien Knaus la perfectionne un peu.

La certitude sera recherchée dès la fin du XIXè siècle par l'hypothèse d'une variation de la température du corps durant le cycle. En 1904 un gynécologue hollandais, le docteur Van de Velde, suppose une corrélation entre l'ovulation et l'aspect de la courbe de température quotidienne. En 1930 on établit que la progestérone produite après l'ovulation provoque l'élévation de la température. En 1935 un prêtre allemand conseille cette méthode pour la régulation des naissances. A partir de 1950, elle se diffuse de plus en plus dans le monde. Mais pour 15 pour cent des femmes elle est inapplicable du fait de l'irrégularité de leurs cycles ou de contraintes comme se lever la nuit pour les enfants, et parfois le calcul aboutit à ne proposer que huit jours de rapports possibles par cycle. Les échecs restent d'ailleurs importants.

On cherchera donc à éviter, pour déterminer la date de l'ovulation, l'approximation due à la nécessité de se référer à la date des règles à venir, par nature aléatoire. Et un gynécologue australien, Billings, proposera l'examen de la glaire cervicale, claire et filante pendant la phase féconde, plus épaisse après. Mais le taux d'échec est vraiment excessif. Un laboratoire propose aujourd'hui un test afin de repérer le pic de LH (Hormone Lutéinisante) qui provoque dans les 24 à 36 heures l'ovulation.

Ces méthodes fondées sur l'existence d'une période inféconde dans le cycle de la femme sont appelées généralement « méthodes naturelles ». C'est un usage abusif de l'adjectif « naturel » puisque c'est la période féconde qui est naturelle et non la méthode pour la déterminer : dans la nature les femelles animales ont bien un cycle de fécondation elles aussi, mais aucune ne s'examine la glaire, ou ne trouve dans la nature de thermomètre pour prendre sa température. En fait ces méthodes ne présentent pas de différence éthique avec les autres méthodes de contraception : à partir du moment où on estime qu'un rapport peut être voulu comme non fécond, les moyens pour parvenir à cette absence de fécondation ont la même valeur morale et sont aussi « naturels ». Pour un être humain, il est en effet aussi naturel d'examiner sa glaire que de prendre sa température, d'avaler une pilule, ou de mettre un préservatif, de même que dans d'autres domaines il est tout à fait humain et naturel de se servir d'objets ou de produits chimiques afin d'atteindre ses objectifs.


            3. Le retrait.

Se retirer du vagin avant l'éjaculation afin d'éviter la fécondation semble une technique utilisée depuis très longtemps par les couples. Notre civilisation se réfère à Onan, une personnage biblique dont la Genèse raconte l'aventure au chapitre 38. Son frère mort sans enfant, son père, le chef du clan, lui ordonne de s'unir à sa belle-sœur veuve afin de donner une descendance à son frère :


Cependant Onan savait que la postérité ne serait pas sienne et, chaque fois qu'il s'unissait à la femme de son frère, il laissait perdre à terre pour ne pas donner une postérité à son frère. Ce qu'il faisait déplut à Dieu qui le fit mourir...


Ce qui est puni est le refus de se plier à la loi du lévirat, sans plus, mais la méthode utilisée par Onan pour s'y soustraire est bien le retrait.

Chez les Grecs comme Hippocrate et chez les Romains les références à une pratique du retrait ne sont pas très nettes, sans doute parce que dans ces civilisations la responsabilité de la contraception est laissée aux femmes.

Les civilisations d'Afrique et d'Océanie offrent au contraire de nombreux témoignages de l'utilisation de cette méthode.

En France, les allusions à cette pratique se multiplient avec la Renaissance. Certains historiens pensent que c'est la généralisation de ce comportement qui peut expliquer que la population de la France ait peu évolué par rapport à celle de ses voisins, alors qu'au départ elle avait à elle seule une population égale à l'ensemble des leurs. Des médecins du XIXè siècle trouveront des arguments « scientifiques » pour justifier leur opposition morale à cette pratique :


Ce retrait avant la catastrophe finale nuit également à l'homme et à la femme. Il exige de la part de l'homme de grands efforts d'attention, détourne l'énergie nerveuse des centres naturels. Il en résulte une secousse fatale pour le cerveau et la moelle épinière. A ces moments suprêmes, la pensée, la volonté, et l'attention devraient être pleinement inconscientes. Au lieu de cela, ces centres nerveux doivent décomposer leurs forces en courant centrifuge et centripète ! L'usure des forces est alors excessive et épuise l'organisme. Ce procédé a, avec le temps, des conséquences nuisibles, surtout chez les personnes irritables, de tempérament dit nerveux.


La femme souffre aussi quand, au moment de l'excitation sexuelle suprême, le col de la matrice n'est pas mouillé par la bienfaisante rosée chaude du liquide fécondant. Il semble que les parties génitales, vivement congestionnées par les mouvements et les crampes lascives de l'embrassement, demeurent longtemps dans un état d'excitation douloureuse. Quand ceci se répète trop souvent, il peut en résulter une métrite ou des ulcères du col. (Dr Mantegazza, L'hygiène de l'amour)


Alors que d'autres s'insurgeront :


A plusieurs reprises, et récemment encore, on a dit que si, à la fin de l'orgasme vénérien, la matrice ne reçoit pas le contact du sperme, la femme est menacée d'une multitude d'affections utérines et, pour le moins, du cancer de la matrice. Cet argument, emprunté à l'église catholique qui le produisit au petit bonheur dans l'espoir de voir cesser la pratique, très usitée en France du retrait pendant le coït, cet argument, dis-je, propagé par des médecins très chrétiens et très complaisants n'a aucune espèce de valeur... Les physiologistes (...) ne voient aucune conséquence nuisible pour la santé à ce que le col de la matrice ne reçoive pas l'ondée spermatique... Rien, absolument rien, ne permet d'avancer que l'ondée spermatique soit nécessaire à la santé de l'utérus. (Hardy, 38-39)


On peut rapprocher du retrait toute pratique sexuelle qui aboutit à une éjaculation extravaginale.

Au milieu du XXè siècle, dans les années soixante, le docteur Paul Chauchard essaiera de concilier la régulation des naissances et la morale sexuelle (sur le point précis de la phobie religieuse devant toute éjaculation extra vaginale) et proposera la solution de l'étreinte réservée :


Lutter contre l'habitude du déclenchement rapide de l'éjaculation conduit à une possibilité de commande quasi volontaire indirecte de l'éjaculation. L'union réservée n'apparaît pas comme une prouesse extraordinaire, mais elle est la possibilité normale de celui qui, utilisant son cerveau pour avoir une sexualité purement humaine, sait être maître du cours de ses réflexes. (Apprendre à aimer, 93)


Mais ses confrères répètent toujours :


Le coït interrompu peut, au bout d'un certain temps, ébranler dangereusement le système nerveux de l'homme et de la femme, et aboutir à l'impuissance, à la frigidité et à d'autres troubles nerveux du fait que la tension croissante n'est suivie d'aucune détente. Même danger avec l'étreinte réservée, qui consiste à éviter toute excitation assez violente pour déclencher l'orgasme et l'éjaculation (Hornstein, 133).


            

4. La contraception locale féminine.

Elle est mécanique par l'intromission d'obstacles ou le lavage, chimique par les produits employés seuls ou imbibant un tampon, voire dilués dans l'eau des injections.

Les tampons vaginaux sont décrits dans des papyrus d'Egypte du deuxième millénaire avant notre ère. Ils sont imbibés de colle d'acacia, de miel et de déjections de crocodile. Ils sont censés arrêter ou tuer le sperme. Leur action était peut-être chimique, modifiant le pH vaginal. Les quantités de miel utilisées, jusqu'à un demi litre, ont aussi une action mécanique.

Chez les Grecs et les Romains les recettes sont très nombreuses. Soranos propose l'utilisation de la laine douce imbibée de vin et de tanin. Il suggère de rendre les parois glissantes pour la semence, avec de l'huile de cèdre, ou des pommades d'huile d'olive avec de l'encens ou du miel.

En France, les éponges utilisées dans la haute société se généralisent à l'ensemble des couches sociales aux XVIIè et XVIIIè siècles. Le vin peut être remplacé par du cognac.

Aux XIXè et XXè siècles, l'éponge contraceptive est présente en Europe et en Amérique sous le nom « d'éponge de sûreté ». Il faut choisir « une éponge fine, à tissu serré, à petits pores, ne raclant pas au toucher, un peu grande (de 4 à 5 centimètres de diamètre à l'état sec) de façon à ce qu'elle remplisse bien le fond du vagin » (Hardy, 64). On l'imprègne d'une solution antiseptique. Mais il faut, immédiatement après le coït, prendre une injection, puis retirer l'éponge à l'aide du cordon dont elle est munie, ou avec l'index, et prendre de nouveau une injection. Les ouvrages du début du siècle précisent que l'on peut remplacer l'éponge par du coton hydrophile dont on fait une galette de 7 à 8 centimètres de diamètre que l'on pousse contre le col et dont on applique bien les bords sur la paroi vaginale. Aujourd'hui les modèles proposés sont en mousse imprégnée d'un spermicide, et celui-ci s'avère utile aussi dans la prophylaxie des M.S.T. par son pouvoir anti-bactérien.

Une des premières évocations de diaphragme est celle de Casanova qui indique se servir d'un demi citron, pressé, dont l'action de protection est donc à la fois mécanique, placé sur le col, et chimique avec l'acide citrique. En 1838 apparaissent les diaphragmes en caoutchouc, en 1882 les anneaux de type actuel coiffant juste le col (pessaire à fond, dit français) ou plus large, se coinçant entre le cul-de-sac postérieur et le pubis (pessaire vaginal Mensinga).

Introduire des objets dans l'utérus est une pratique qui remonte à l'Antiquité, puisque les Egyptiens utilisaient des morceaux d'acacia et les Romains des mèches de laine ; mais certains objets visaient à faciliter la fécondation, comme des tuyaux qui maintenaient le col ouvert. A partir du XVIIè siècle les médecins reposent la question de l'effet de facilitation ou d'inhibition de la conception qu'auraient des tiges introduites dans l'utérus. Au XIXè siècle, les types d'objets proposés se multiplient, mais c'est seulement en 1909 qu'un médecin allemand, Richard Richter, propose un anneau de fil de soie que l'on peut considérer comme le premier stérilet. En 1930 un gynécologue de Berlin, Gräfenberg, utilise un anneau en argent, mais les complications infectieuses reporteront à 1959 l'essor de la méthode, car l'invention des matières plastiques permettra la mise au point d'appareils faciles à insérer et bien tolérés par l'utérus (d'après  Rozenbaum).

Les ovules spermicides sont dans la lignée des produits multiples introduits dans le vagin depuis la plus haute Antiquité. Au XIXè siècle, les progrès de la chimie amènent beaucoup de personnes à chercher un mélange efficace, comme ces pharmaciens de quartiers miséreux d'Angleterre qui proposent en 1880 un ovule spermicide à base de quinine et de beurre de cacao (le support soluble peut aussi être de gélatine ou de glycérine). Mais, si l'on peut se procurer du bichlorhydrate de quinine, « il est facile de faire soi-même de la pâte préservatrice ayant exactement la même efficacité que tous les autres suppositoires. Pour 100 morceaux de pâte à découper, tremper quelques heures 20 grammes de gélatine fine et transparente dans 40 grammes d'eau froide ; y ajouter 100 grammes de glycérine, 10 grammes de bichlorhydrate de quinine. Fondre le tout au bain-marie. Bien mélanger à une douce température et couler dans une assiette, par exemple, très légèrement huilée. Après refroidissement, couper en morceaux d'environ deux grammes, comme de la pâte à réglisse. Préserver de l'air en les plaçant dans des boîtes bien closes, entre des papiers propres » (Hardy, 78).

Certains proposent plutôt une poudre qui, projetée par un appareil composé d'une poire et d'un long embout mince, forme un enduit avec les sécrétons vaginales, agglutine le sperme et tue les spermatozoïdes à cause des acides borique, tannique et citrique qu'elle contient.

Les ovules actuels sont anodins et très efficaces grâce aux nouveaux produits spermicides.

La douche vaginale, évoquée dès 1500 avant notre ère par les papyrus, va injecter des solutions astringentes ou spermicides, et Soranos propose déjà l'alun et le bicarbonate de soude. Les seringues et les poires à injection resteront d'usage courant jusqu'au XXè siècle. Vers 1900, l'eau tiède à 30 degrés est déclarée suffire par son action mécanique, mais « pour plus de sûreté » les ouvrages recommandent d'y ajouter du vinaigre, ou de l'acide (borique, citrique, tartrique), du sulfate (de zinc, ou vitriol blanc, de cuivre, ou vitriol bleu, de fer, ou vitriol vert), du permanganate de potasse (mais il brûle le linge et tache la peau), de l'alun, du formol... « En dehors de ces produits, qu'on se procure facilement partout, à des prix abordables, les pharmaciens, très compétents d'ailleurs en la matière, fournissent sous les noms les plus divers des produits... (qui) ont l'avantage d'éviter des manipulations que tout le monde ne peut faire » (Hardy, 61).


            5. La contraception orale.

Depuis toujours les femmes avalent des breuvages à base de plantes et de toutes sortes de produits afin de ne pas concevoir, et certains étaient suffisamment toxiques pour être efficaces, quoique parfois dangereux pour la femme. Notamment certaines infusions à base de plantes provoquent réellement des infertilités. Mais ce n'est qu'à partir des dernières années du XIXè siècle que l'on étudie les effets d'inhibition de l'ovulation causés par les hormones ovariennes et les produits apparentés. Dans les années cinquante seront alors testées les premières « pilules ». En 1954 l'américain Pincus propose des progestatifs macrodosés, puis en 1955 des estroprogestatifs, dont les dosages diminueront pour aboutir aux pilules microdosées des années soixante-dix.

Ce type de contraception va mettre très longtemps à être accepté en France, trop de personnes se réfugiant derrière les inconnues d'un traitement hormonal au long cours et les craintes, légitimes, de problèmes, sans tenir compte des drames déjà réellement vécus et des conséquences catastrophiques en termes de santé, physique et psychique, ainsi que de mortalité, dues à la situation objective. En 1961, un médecin député s'offusque devant le dépôt d'un projet de loi proposant d'autoriser « les fameuses pilules du type de celles déjà vendues aux U.S.A. » et les « obturateurs », persuadé que « nous n'apporterons qu'un remède illusoire et factice aux jeunes foyers en nous contentant, par des méthodes physiques ou chimiques, d'arrêter ou d'empêcher les grossesses éventuelles » ; et il souligne les risques de cancer provenant d'un traitement hormonal comme de l'usage d'objets en caoutchouc frottant sur le col (Auclair, op.cit., 216). Le décalage entre ce genre de risque et les risques énormes pris par les femmes en toute connaissance de cause pour avorter, et dont Marcelle Auclair donne à l'époque un échantillon glaçant d'horreur, ne peut que rendre dérisoire un tel raisonnement.


            6. La contraception locale masculine.

Elle consiste soit à enduire la verge de produits censés être spermicides, soit à recouvrir la verge d'une protection qui retiendra le sperme.

De tout temps les recettes de produits dont on enduit la verge ont proliféré. Au XVIIIè siècle on cherchera aussi par ce moyen de protéger la verge de la contamination des maladies sexuellement transmissibles.

Les fourreaux pour verge sont évoqués par les Egyptiens ; les Chinois en avaient en papier de soie huilé, les Romains se faisaient des gaines en vessie de chèvre notamment.

La progression de la syphilis en Europe va amener Fallope (1564) à proposer une pièce de lin repliée sur le gland et humidifiée de salive ou de lotion pour préserver de la maladie : c'est donc comme préservatif que ce moyen de contraception masculine sera diffusé. Aux XVIIè et XVIIIè siècles l'usage en est bien établi chez les libertins, explicitement pour se protéger.

Au XVIIè siècle, Madame de Sévigné, devant les difficiles grossesses de sa fille, a peur de la voir mourir et écrit à son gendre pour l'enjoindre d'utiliser des préservatifs en baudruche. A cette époque sont aussi utilisés les intestins d'agneau, de mouton, de chèvre, de veau.

Après 1850 la vulcanisation du caoutchouc permettra une diffusion plus grande de ces objets, mais leur fiabilité restera faible jusqu'à l'invention du latex : « ces appareils se rétrécissent à l'usage et au lavage. Il faut les prendre de grande taille, surtout si l'on s'en sert plusieurs fois ». « Après usage, si l'on veut se servir encore du même objet, le laver à grande eau ; le gonfler en le remplissant d'eau : s'il y a le moindre trou, un jet se produira... » (Hardy, 48). Pourtant, en 1905, à un congrès de Zurich, l'unanimité des médecins s'était prononcée en faveur du condom, l'indiquant comme le seul moyen méritant d'être recommandé et contre les maladies vénériennes et comme anticonceptionnel. Et avant la guerre de 1914 la publicité distingue les condoms en caoutchouc ordinaire, renforcés, ou extra-forts (donc pratiquement rigides, très sûrs, mais « véritables obstacles à la volupté sexuelle ») de ceux en soie et de ceux en baudruche. Et les ouvrages d'hygiène indiquent comment préparer ces derniers soi-même, quand on peut se procurer des cæcums chez le boucher (mais « en maints endroits, ce sera difficile ») : « on achète, par exemple, une demi-douzaine de cæcums (de mouton, de chèvre ou de jeune veau) tels qu'on peut les avoir au prix approximatif de cinq centimes pièce. On les nettoie minutieusement dans l'eau tiède, et, par surcroît de précaution, on les désinfecte durant vingt-quatre heures dans une solution de sublimé corrosif et d'eau bouillie et filtrée ». Les condoms en baudruche préparés industriellement que l'on achète « chez tous les herboristes et pharmaciens » sont « résistants mais manquent d'élasticité... Les moins chers ont généralement quelque défaut, le plus souvent des trous, masqués par des lambeaux de baudruche collés, truc employé par les fabricants pour faire passer les condoms défectueux. Avant l'achat, si c'est possible, et toujours avant l'emploi, regarder le préservatif par transparence pour s'assurer qu'il n'y a point de pièces masquant des ouvertures... » (Hardy, 46).

La mode est aussi alors au « bout américain », qui ne coiffe que le gland, et qu'un anneau élastique bloqué par le sillon empêche de glisser.

Après la guerre de 1914-1918, et ses énormes pertes en vies humaines, les états prendront le prétexte de la repopulation pour interdire toute propagande contraceptive. En France, la loi du 31 juillet 1920, reprise dans le Code de la santé (article L. 648, décret du 11 mai 1955), interdit toute propagande anticonceptionnelle ainsi que la vente des produits ou instruments propres à prévenir la grossesse. Ce n'est pas l'usage des moyens anticonceptionnels qui est condamné, mais la propagande, ainsi que la vente de certains dispositifs contraceptifs qui n'ont pas été classés comme prophylactiques. Ainsi les préservatifs existent, et sont en vente libre, mais on ne doit pas en parler. Il faudra longtemps pour comprendre la régression dans les comportements entraînée par ces interdictions qui privaient les français de toute information et aboutissaient à une généralisation du recours aux avortements clandestins. Ce sera seulement dans les années soixante que l'on pourra aboutir à une réforme, mais la loi Neuwirth du 28 décembre 1967 aura des décrets d'application échelonnés jusqu'en 1972, ce qui réduira son impact. Finalement c'est la loi du 4 décembre 1974 qui lèvera les derniers obstacles à l'accès légal aux moyens de régulation de naissance. Avec la loi Veil de 1975 sur l'I.V.G., et la survenue d'un autre fléau, le Sida, les textes et les mentalités évoluent et le préservatif opère un retour en force, jusqu'à être accepté (dix ans après, et en tant que préservatif, pas comme contraceptif) même par certaines autorités religieuses (Rapport de la commission sociale de l'épiscopat français, février 1996).



Conclusion :


L'Histoire montre donc à l'évidence que la régulation des naissances a toujours existé dans les sociétés humaines, qu'elle est un élément constitutif de la vie de toutes les sociétés, et qu'elle a pris des formes extrêmement variées. Nous ne vivons pas une époque dont la caractéristique serait par rapport aux époques précédentes d'être sous le signe de la contraception. C'est seulement sur le changement d'efficacité et sur le confort d'utilisation que les progrès scientifiques ont amené aujourd'hui une différence.

Un médecin d'aujourd'hui dont les critères sont la santé physique et psychologique des individus ne peut que se sentir bien mieux armé que tous ses prédécesseurs afin d'aider ses concitoyens à trouver une solution à leurs problèmes de maîtrise de la fertilité.


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