Bruno Grange et Alain de la Morandais, La Sexualité, Chemin vers Dieu, Éditions du Signe, Strasbourg, 2010
Bruno Grange, laïc marié, licencié en théologie, présente un ouvrage que cautionne le père de La Morandais, où il cherche à renouveler la réflexion sur la sexualité dans le cadre du catholicisme.
Dès l’avant-propos, l’auteur précise qu’il se place au point de vue des époux « qui cultivent la vie sexuelle et le plaisir sexuel comme des composantes essentielles de l’amour, leur permettant de comprendre l’autre et, à travers lui, le tout Autre qu’est Dieu » (p10). Sa thèse est que les enseignements de la Bible et de Jésus ont été défigurés par « l’influence prégnante de la philosophie grecque », caractérisée par le mépris de la femme, ce qui a abouti à une Tradition diabolisant le plaisir sexuel : il faut « s’écarter de certains points insupportables d’une Tradition jugée désuète », d’un « dogmatisme incompris et diviseur », de contresens entretenus parce qu’ils favorisaient « les ambitions dominatrices d’hommes d’Église à la fois « mâles » et célibataires (p36). Rien de bien nouveau, mais écrit par des gens de l’intérieur, cela change tout.
Relire la Bible
Les auteurs se livrent alors à une relecture de la Bible qui nous apporte bien des surprises : elle est totalement en harmonie avec celle que je propose sur ce site, alors que j’avais été amené à critiquer sévèrement le catéchisme officiel de l’Église catholique sur sa lecture à lui ! Mais cet auteur, s’il cite bien le Catéchisme dans sa bibliographie, ne s’y réfère pas dans sa démonstration…
Bruno Grange va ainsi commencer par « corriger trois contresens », l’interprétation de la Genèse comme établissant l’infériorité de la femme, celle de la lettre de Paul aux Corinthiens comme affirmant qu’il est « bon pour l’homme de s’abstenir de la femme », enfin celle de l’épisode d’Onan comme condamnant le retrait ou la masturbation.
On croit rêver : des catholiques, croyants et pratiquants, qui lisent enfin vraiment les textes ! D’autant plus que, au passage, l’auteur évoque les manipulations du texte originel effectuées par Jérôme au cours de sa traduction de la Bible en latin, afin de cautionner sa propre doctrine ! Ou encore, présente un évêque d’Italie, dans les années 400, contemporain d’Augustin, fils d’évêque, marié à une fille d’évêque, à qui Paulin recommandait d’avoir des enfants pour continuer cette belle lignée ! Et que dire de l’affirmation tranquille que Jésus, en tant qu’homme, a eu des érections et des pollutions nocturnes, avec les sensations voluptueuses qui leur sont nécessairement liées…
L’homosexualité
L’étude des textes parlant de l’homosexualité, ou utilisés pour discréditer l’homosexualité, aboutit aussi aux mêmes conclusions que les miennes : l’épisode de Sodome n’est pas une condamnation de l’homosexualité mais de la violence et du manque d’hospitalité ; les lettres de Paul visent la débauche ; le Lévitique aligne une liste impressionnante de prescriptions qui ne correspondent plus à rien dans notre société (p344-360). Et j’ai apprécié cette remarque, que je répète depuis longtemps : « et ceux qui, malheureusement nombreux, s’adonnent à la violence ou à la débauche, dans des relations purement hétérosexuelles, en rajoutent et ‘bouffent allègrement du pédé’, en soulignant les désordres homosexuels, pour faire oublier les leurs et se donner bonne conscience : ‘moi au moins je suis normal’ » (p349). Quand on pense aussi que les hétéros refusent aux homos le droit d’élever des enfants sous prétexte de dévoiement probable, alors que les faits divers nous accablent jusqu’à la nausée d’exemples quotidiens de maltraitance et d’abus sexuels perpétrés par de parfaits hétéros sur leurs enfants ou ceux des autres !
Quelques réserves
Même si personnellement je ne suis pas d’accord avec les avis négatifs émis à propos du rôle et de l’importance de la sexualité individuelle (que j’estime non fondés sur l’expérience réelle des gens), et pas d’accord avec la présentation trop hégémonique de la sexualité conjugale, je ne peux en revanche qu’être en harmonie avec ce qui est dit de la sexualité du couple, à qui est reconnu un rôle positif dans l’épanouissement personnel et dans l’approfondissement de la relation à l’autre. Enfin parle de sexualité un catholique qui la vit avec une femme qu’il aime et en est épanoui, et non quelqu’un qui ne la connait que par les livres…
Mais pour moi cette sexualité conjugale reste une des formes de la sexualité humaine, qui en connaît beaucoup d’autres. D’ailleurs, la reconnaissance de la valeur de la sexualité du couple homosexuel amoureux fondée sur le motif que « si un être humain, homme ou femme, a été créé homosexuel, il est en tant que tel, une créature voulue par Dieu, et il a un rôle à jouer pour que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu », motif qu’avance Bruno Grange (p351), cette reconnaissance doit pouvoir s’étendre aux autres « natures » humaines, celles qui aboutissent à des choix volontaires de sexualité non conjugale, ou aux cas qui correspondent à des situations imposées par les aléas de l’existence, dont nous ne sommes pas toujours maîtres. Je cite encore : « Dieu ne demande-t-il pas avant tout à chacun, s’agissant de sa sexualité, de la vivre, telle qu’elle lui a été donnée pour faire partie de son être, et sans mensonge au service de l’amour ? » (p352)
Conclusion
Un livre décapant, où un croyant marié parle de ce qu’il sait et de ce qu’il vit dans la sexualité, se mettant dans la continuité de la contestation ouverte par une autre théologienne mariée, Uta Ranke (Des Eunuques pour le royaume des cieux, Hachette-Pluriel, 1992). En repensant à mes patients croyants, complètement déboussolés par le fossé qu’ils voyaient entre ce qu’ils voulaient vivre et ce que leur disait leur Église, à toutes ces vies déchirées, je ne peux que me répéter : si j’avais pu leur conseiller un tel ouvrage à l’époque !